Du Chili à Roxham, le périlleux parcours des demandeurs d’asile

Source : 
Radio-Canada

Romain Schué Radio Canada septembre 15 2022

« J’ai payé plus de 10 000 $. C’était vraiment difficile. Mais maintenant, ma famille et moi, nous sommes au Canada ».

Prenant sa petite fille de 4 ans dans les bras, dans la cuisine de son appartement montréalais, Emmanuel retrouve le sourire.

Il fait partie des plus de 20 000 demandeurs d’asile arrivés au Québec cette année par le chemin Roxham. Cette entrée irrégulière est leur seul moyen de mettre les pieds au pays.

Il s’agit d’un record. Jamais le Canada n’avait accueilli autant de personnes à la recherche d’un nouveau refuge.

Mais comment viennent-ils jusqu’ici? Quel est leur parcours? Quels dangers fuient-ils et quels obstacles rencontrent-ils sur leur chemin? Enquête s’est plongée sur ce trajet, devenu extrêmement populaire.

Le gouvernement nous traite très bien ici, clame Emmanuel. C'est ma fierté. Mais je ne sais pas si on pourra oublier tous les obstacles qu’on a vécus sur la route, tout ce qu’il s’est passé.

Quelques semaines après leur arrivée au Québec, cette famille haïtienne essaye de mettre derrière elle ce long, périlleux et dangereux trajet pour venir demander l’asile au Canada. Sans jamais l’oublier.

Dans le jargon des migrants, il y a un mot simple pour définir ce voyage : la route. Un mot synonyme de drames et d’un calvaire indispensable pour arriver à destination.

Emmanuel est un nom fictif, comme ceux des autres migrants interrogés. Pour ne pas nuire à l’étude de leur demande d’asile, nous avons accepté de préserver leur identité.

Le reportage de Romain Schué et de Martin Movilla intitulé Roxham inc. est diffusé à Enquête le jeudi à 21 h sur ICI Télé.

Des mois sur la route

À l’instar de milliers de ses compatriotes, Emmanuel a quitté Haïti il y a plusieurs années. Il n’y avait pas de sécurité dans mon pays. C’était vraiment catastrophique, déplore-t-il.

Il y avait des bandits, des agressions, nous confie Esther, une autre jeune trentenaire d’origine haïtienne, qui a elle aussi fait ce voyage avec son conjoint et son fils de trois ans.

Tout a débuté, pour elle comme tant d’autres, au Brésil et au Chili, au milieu de la précédente décennie. Ces deux pays, qui avaient d’importants besoins dans le milieu de la construction, ont accueilli de nombreux migrants. Sans réclamer le moindre visa aux Haïtiens.

Mais les changements politiques en Amérique du Sud, les incertitudes d’immigration et l’attrait canadien ont bouleversé leurs plans. Les poussant à aller vers le nord. En voiture. En bus. En bateau. Et à pied.

Cette route, telle que l'avait déjà décrite Enquête(Nouvelle fenêtre) aux balbutiements de la popularité de ce trajet, se parcourt en plusieurs mois. Selon les moyens financiers des migrants, leurs contacts et la volonté des passeurs ou des groupes criminels sur leur chemin.

Plus de 200 000 personnes

Tous arrivent au même endroit : la jungle du Darien.

Ce territoire, situé entre la Colombie et le Panama, se traverse en marchant. Durant des jours. Il n’y a aucune route praticable sur cet itinéraire parsemé d’animaux dangereux et de groupes armés.

Depuis janvier 2021, près de 205 000 personnes ont traversé ces forêts, dont une grande majorité d'Haïtiens, selon un recensement de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Il n’y a jamais eu autant de monde, souligne Jeremy MacGillivray, chef de mission pour cette branche des Nations unies.

Les braqueurs, eux, sont en expansion.

Ceux qui n’ont pas d’argent subissent des viols, narre Emmanuel, la voix encore traumatisée. J’ai donné de l’argent pour que ma famille puisse passer, reprend-il.

Il n’est pas le seul à nous parler d’une telle tragédie. En Floride, un prêtre reçoit quotidiennement des migrants qui vivent ces drames extraordinaires.

Il y a une nouvelle vague maintenant, avance le père Réginald Jean Mary, un Haïtien d’origine, qui nous a invités dans son église à Miami. Chaque jour, je reçois au moins 25 personnes qui viennent. Dont une bonne partie qui souhaite aller au Canada, poursuit-il.

Les migrants doivent aussi composer avec d’autres dangers sur leur trajet. Ceux de la nature et des cours d’eau parfois virulents et difficiles à traverser.

Nous avons rencontré plusieurs morts sur la route, affirme Emmanuel, tout en nous parlant de sa femme, qui a évité de peu d'être emportée par le fort courant d'une des multiples rivières traversées.

Elle a glissé, mais heureusement deux personnes nous ont aidés.

Selon l’OIM, il y aurait officiellement une cinquantaine de décès dans cette jungle, chaque année. Mais ce chiffre serait sous-estimé, assure Jeremy MacGillivray.

On parle avec des Haïtiens, des migrants, et ils nous décrivent tous des corps découverts ou des morts dans leur groupe. Il y aurait plutôt des centaines de morts.

Les larmes aux yeux, Esther soupire. C’est une cicatrice dans mon cœur.

Des profils de migrants en évolution

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le profil de personnes traversant tout le continent américain est en constante évolution. Les Haïtiens étaient longtemps les principaux migrants à effectuer ce trajet. Désormais, les Vénézuéliens et les Colombiens sont nombreux. C’est lié à des problèmes de visa. Ils ne peuvent plus prendre un avion, alors ils font la route à pied, décrit Jeremy MacGillivray, chef de mission à l’OIM.

Des groupes armés omniprésents

Ce parcours se retrouve à présent sur les réseaux sociaux. Dans différents groupes, comme a pu le constater Enquête, la totalité de ce trajet est décrite. C’est la façon pour les migrants de s’échanger des informations et des recommandations, poursuit Jeremy MacGillivray.

Emmanuel explique par exemple avoir choisi volontairement, pour son groupe d’une trentaine de personnes, un chemin plus long pour éviter des groupes armés. C’était mieux, car ensuite, on a entendu des tirs, des pistolets. Nous, nous avons survécu, précise-t-il.

Esther a payé 6000 $ pour ce voyage. Emmanuel, lui, a dû trouver de l’argent. Même sur la route.

Il y a des gens là-bas [sur la route] qui ne peuvent pas porter leur enfant. J’ai aussi vendu mes chaussures, soutient-il.

Mais une fois la jungle du Darien passée, le plus dur n’était pas encore derrière eux.

Del Rio et le manque de clarté des États-Unis

Emmanuel, Esther et leurs familles ont traversé le Mexique grâce à des passeurs, avant de nager dans le Rio Grande pour arriver au Texas. Ils ont fait partie des milliers d’Haïtiens à dormir sous le pont reliant Acuna, au Mexique, et la ville américaine de Del Rio, en septembre 2021.

Esther nous montre des photos. Son fils, alors rachitique, avait perdu plusieurs kilos, par manque de nourriture et d’eau. On a dormi par terre, puis on nous a mis en prison, raconte son mari, Jean.

Mais sur place, encore une fois, on leur parle du chemin Roxham. Durant toute la route, beaucoup de personnes nous ont conseillé de traverser les États-Unis pour aller au Canada.

Même si les États-Unis ont maintenu, depuis le début de la pandémie, d’importantes restrictions au sud de leur frontière, des milliers de personnes arrivent à rentrer au pays sans être expulsés, contrairement à de nombreux autres migrants.

Il y a un manque de clarté, et tout le monde chez les migrants le sait, indique Jeremy MacGillivray. Les gens savent que si tu viens du Mexique avec de jeunes enfants, ou si la femme est enceinte, tu as des chances de ne pas être expulsé.

C’est comme ça, d’ailleurs, que Kofi, un immigrant africain rencontré en Floride, puis à nouveau à Montréal, a pu entrer aux États-Unis. Célibataire, il a fait cette route en rejoignant un groupe d’Haïtiens, avant de bénéficier d’un concours de circonstances malheureux.

Le mari d’une femme enceinte est tombé d’une barque, il s’est noyé, relate le jeune homme. J’ai aidé la femme à faire la route, puis après, on a dit qu’on était en couple.

Ces demandeurs d’asile sont désormais au Québec. Des objectifs plein la tête.

Emmanuel a maintenant obtenu son permis de travail. Il veut travailler dans la construction et rêve d’offrir des études de médecine à son fils. Jean, quant à lui, veut retourner sur les bancs de l'école. Et s’intégrer pleinement au Canada.

Aux États-Unis, on nous a fait dormir par terre, rappelle-t-il. Au Canada, on nous a donné une chambre d’hôtel, alors que je n’ai pas d’argent pour la payer. C’est une meilleure vie.